Penser la lecture

La Fabrique du crétin digital de Michel Desmurget par Danièle Sallenave et Olivier Delahaye

On ne peut que recommander la lecture du livre du docteur en neurosciences cognitives et directeur de recherche à l’Inserm, Michel Desmurget, qui publie à la fois une somme sur l’état des recherches et des études réalisées dans le monde sur l’impact de la consommation du numérique sur les jeunes et explique comment nous sommes en train d’assister non pas à l’avènement d’un nouvel humain, l’homo numericus, véritable contradiction dans les termes pour Michel Desmurget, mais d’une génération gravement atteinte dans son développement intellectuel, émotionnel, relationnel par l’omniprésence des écrans.

Michel Desmurget bat en brèche des idées reçues sur le sujet, et montre quels ravages font dans ce domaine comme dans bien d’autres (le tabac, le climat, l’alcool…) la recherche effrénée du profit à tout prix, le lobbying, l’imposture d’experts qui parlent sans savoir, notre acceptation d’idées séduisantes mais peu étayées et la propagation sans contrôle par les médias d’idées erronées. Jouant à dessein sur notre croyance naïve dans les pouvoirs infinis de la technique, comme source d’un progrès et d’une amélioration continue de notre condition.

Au rebours des discours fumeux, intéressés ou cyniques des uns et des autres Michel Desmurget appuie son propos sur des faits et des études dont les résultats ont été approuvés par la quasi unanimité des scientifiques. Le constat est alarmant, mais les solutions ne sont pas si compliquées. Il ne s’agit pas de refuser les bienfaits du numérique, mais d’en garder le contrôle et d’en éviter les ravages réels.

La lecture de son livre est passionnante (truffée de faits, de références et d’anecdotes parfois étonnantes) et pédagogique (elle nous apprend notamment à nous méfier des « experts », à être exigeants et critiques dans nos lectures, à faire les bons choix pour le développement de nos enfants). Michel Desmurget nous rappelle que la relation humaine doit être au cœur du développement du cerveau humain, non pas au nom d’un bon sens du café du commerce, mais parce que le spécialiste qu’il est dans ce domaine sait et nous montre que tout se joue depuis la naissance entre humains, et que l’intrusion des écrans dans cette relation ou la substitution des écrans à ce lien humain sont dévastatrices, aussi bien dans l’enseignement (le milieu scolaire et universitaire) que au sein des familles. Comme pour le climat, on ne pourra pas dire que nous ne savions pas. Michel Desmurget nous le dit et nous dit que beaucoup d’autres nous le disent depuis des années.

Dans son analyse du développent cérébral, le livre, le livre papier, tient une place primordiale, pour l’apprentissage de la langue, l’enrichissement du vocabulaire, le développement de la compréhension des textes et de la complexité du monde : « Au-delà des âges précoces , le langage demande bien plus que des paroles pour assurer son déploiement ; il demande des livres. » Et le langage des livres, même des livres pour enfants et des BD, est bien plus riche que celui de nos conversations quotidiennes et que celui des écrans. … « Au-delà d’un socle fondamental, oralement construit au cours des premiers âges de la vie, c’est dans les livres, et dans les livres seulement que l’enfant va pouvoir enrichir et développer pleinement son langage. »

« Nous devrions apporter aux enfants, indépendamment de leur niveau, autant d’expérience de lecture qu’il est possible. […] il existe au moins une habitude partiellement malléable qui par elle-même développe des compétence – LIRE !  [… ] plus le temps d’écran est important, moins les enfants sont exposés aux bienfaits de l’écrit. »
Alors, Silence ! On lit !